Introduction : votre coffre-fort de mots de passe change de mains en silence
Beaucoup d'entre vous ont pris des chemins similaires : quitter LastPass ou Dashlane pour Bitwarden. Et précisément parce que c'était l'outsider open source et transparent qui promettait du gratuit pour toujours. Vous lui avez donc confié ce que vous avez de plus sensible dans votre vie numérique, à savoir la clé qui ouvre absolument tout le reste.
Or, depuis le début 2026, une série de changements très discrets s'accumule chez l'éditeur, sans le moindre communiqué ni billet de blog, juste des modifications enterrées qu'on ne remarque qu'en allant fouiller. Il a d'ailleurs fallu qu'un journaliste de Fast Company tire le fil pour que l'ensemble du tableau devienne enfin visible.
On va regarder tout ça à froid, au moment de l'écriture de cet article (mai 2026), et sans céder à la panique ambiante. D'abord les faits vérifiés, ensuite ce que Bitwarden a répondu, puis pourquoi le profil du nouveau patron fait sérieusement tiquer, et surtout cette interrogation qui est la seule qui compte vraiment : qui possède réellement votre coffre-fort ?
Ce qui se passe vraiment chez Bitwarden : les faits
Un changement de direction passé sous silence
En février 2026, Michael Crandell, qui dirigeait Bitwarden depuis 2019, est passé sans bruit à un simple rôle de conseiller, et ce sans la moindre annonce de l'entreprise, au point que vous ne l'auriez su qu'en allant fouiller son profil LinkedIn. Son remplaçant, Michael Sullivan, est l'ancien CEO d'Acquia et d'Insightsoftware, et c'est précisément là que le détail change tout. Sur sa propre page LinkedIn il met en avant son expérience de tous les aspects des fusions-acquisitions, y compris le travail avec de grands fonds de private equity.
Et ce n'est pas un argument sorti de nulle part, parce que Sullivan a piloté le rachat d'Acquia par Vista Equity Partners pour 1 milliard de dollars en 2019, puis un investissement d'un milliard du fonds Hg dans Insightsoftware en 2021. On ne parle donc pas d'un dirigeant produit qui aurait accessoirement levé des fonds, mais bien de quelqu'un dont le métier est de préparer une entreprise pour la revendre au plus offrant.
Dans la foulée, le directeur financier Stephen Morrison est lui aussi parti en avril 2026, remplacé par l'ancien CEO d'InVision. Au final, il ne reste que Kyle Spearrin à son poste. Et lui, il avait lancé Bitwarden en 2015, justement parce qu'il s'inquiétait de ce qui arriverait à LastPass sous un nouveau propriétaire. L'ironie est presque trop belle !
Le site web aussi fait peau neuve, discrètement
La mention « Always free » a quant à elle disparu de la page du gestionnaire de mots de passe personnel à la mi-avril, alors qu'elle trônait pourtant juste sous le sélecteur de plans. Le plan gratuit existe toujours, mais l'engagement écrit, lui, s'est tout simplement volatilisé.
Et puis il y a la réécriture des valeurs, qui en dit long. Bitwarden définissait jusqu'ici sa culture avec l'acronyme GRIT, pour Gratitude, Responsibility, Inclusion, Transparency, sauf qu'après le 4 mai il signifie désormais Gratitude, Responsibility, Innovation, Trust. Inclusion et Transparency sont donc sorties, Innovation et Trust sont entrées, et tout cela sans qu'aucun billet n'ait annoncé le virage. Un vieil article de 2022 signé Crandell a simplement été édité en douce, et le résultat est cocasse, parce que la liste des valeurs y affiche les nouvelles tandis que le paragraphe explicatif en bas du même article cite encore les anciennes, si bien que le billet se contredit lui-même sans que personne n'en ait écrit un nouveau.
Ce que Bitwarden a répondu
Et ici, je tiens à être parfaitement honnête, parce que c'est important pour la suite. La mention « Always free » a bien disparu courant avril, à la fois de la page des tarifs et de la page produit du gestionnaire personnel. Mais après la publication de l'enquête de Fast Company, un employé de Bitwarden a indiqué sur Reddit qu'il s'agissait d'un oubli de l'équipe marketing, et la mention a été remise en place. Et c'est vérifiable de votre côté : au moment où j'écris ces lignes, « Always free » figure de nouveau aussi bien sur la page des tarifs que sur la page produit.
La marche arrière est donc réelle et complète sur ce point précis. Ce qui reste gênant, en revanche, c'est qu'aucune communication officielle n'a expliqué ni la disparition, ni le rétablissement. Le directeur de la relation client, Gary Orenstein, a tout de même réaffirmé par e-mail l'engagement de l'entreprise sur un plan gratuit qu'il qualifie de robuste.
Soyons donc clairs : à ce jour, il n'y a aucune catastrophe confirmée, le plan gratuit est toujours là sans la moindre limite sur le nombre de mots de passe ou d'appareils, les clients restent open source, et personne ne vous a rien retiré aujourd'hui. Ce qu'on observe, ce sont des signaux faibles et non une exécution.
Pourquoi ce profil de dirigeant fait tiquer
Faisons un petit décodage, parce que le jargon a tendance à cacher l'essentiel. Le M&A, c'est tout bêtement le métier d'acheter et de vendre des entreprises, et un fonds de private equity rachète une boîte, optimise ses coûts, fait gonfler son chiffre d'affaires, puis la revend avec une belle plus-value. Ces fonds ne sont pas là pour faire tourner un éditeur de logiciels pendant quinze ans, ils pilotent un investissement vers une sortie, et on ne recrute jamais ce profil de dirigeant par hasard mais bien parce qu'il sait exactement comment se déroule ce processus.
C'est un peu comme si vous engagiez, pour gérer la maison où vous vivez au quotidien, un marchand de biens dont toute la carrière consiste à retaper vite fait avant de revendre. Il peut très bien faire le job, là n'est pas la question, mais sa logique n'est tout simplement pas la vôtre. Bien sur à l'heure actuelle, tout ceci ne reste qu'une lecture, une interprétation d'un faisceau d'indices, et en aucun cas une certitude, puisque personne n'a annoncé la moindre vente.
Sauf que le schéma ne sort vraiment pas du néant, parce qu'en janvier 2026, Bitwarden a déjà procédé à sa première hausse de prix en dix ans, le Premium passant de 9,99 $ à 19,80 $ par an (tout de même !). Encore une fois, la nouvelle a été enterrée dans un billet de blog consacré à de nouvelles fonctionnalités, communiquée aux clients existants seulement quinze jours avant leur renouvellement, et affichée sous forme de prix mensuel alors que l'abonnement n'a toujours été facturé qu'une fois par an.

Enterrer la mauvaise nouvelle, ne pas attirer l'attention, miser sur la friction du changement : c'est exactement la même partition que la disparition silencieuse de « Always free », et le motif se répète invariablement, on bâtit la confiance, on installe la dépendance, puis on renégocie tout doucement les termes.
La vraie question : qui possède votre coffre-fort ?
On arrive au cœur du sujet, et c'est tout l'ADN de ce qu'on défend ici. Parce que pour un gestionnaire de mots de passe le modèle de menace est vraiment unique en son genre : ce n'est pas une appli parmi d'autres, c'est la serrure maîtresse de votre vie numérique tout entière.
La bonne nouvelle technique, c'est que le chiffrement côté client fait que Bitwarden ne voit jamais vos mots de passe en clair. Une vente de l'entreprise ne donnerait donc pas votre coffre déchiffré à un acquéreur. Le vrai risque est ailleurs. Il tient à votre dépendance d'une infrastructure et de la bonne volonté d'un futur propriétaire. Le tarif peut grimper, le plan gratuit peut se faire rogner, les conditions peuvent changer par petites touches. Le seul véritable filet de sécurité, finalement, c'est que les clients officiels sont open source, donc forkables par la communauté si jamais ça tournait mal. Et la preuve vivante que ce modèle tient déjà debout sans Bitwarden Inc. porte un nom : Vaultwarden.
Vaultwarden : la preuve que le modèle tient debout
Vaultwarden, c'est quoi exactement ?
Vaultwarden, c'est une réimplémentation non officielle du serveur Bitwarden, écrite en Rust et maintenue par la communauté. Son idée géniale tient en une phrase : il parle exactement le même langage que le serveur officiel, si bien que tous les clients officiels Bitwarden, qu'il s'agisse des extensions navigateur, des applis mobiles, de l'application bureau ou de la ligne de commande, s'y connectent sans même faire la différence. Toutes les fonctions Premium, des codes TOTP à Bitwarden Send en passant par l'accès d'urgence, les pièces jointes et les organisations, y sont débloquées gratuitement.
Ce que l'auto-hébergement implique vraiment
Reprendre la main sur votre coffre, c'est une excellente chose, mais soyons honnêtes jusqu'au bout, parce que ça veut aussi dire accepter la responsabilité qui va avec : c'est désormais vous qui tenez les sauvegardes, et perdre son coffre reste une catastrophe irréversible. Si vous ne vous sentez pas prêt à maintenir une routine de sauvegarde sérieuse, restez tranquillement sur le cloud Bitwarden. À 19,80 $ par an, le Premium reste raisonnable face à la concurrence pour une infrastructure entièrement gérée et l'esprit tranquille, même après la hausse. Et un auto-hébergement bâclé sera toujours pire que le problème qu'on cherchait à régler.
En revanche, si vous avez déjà une stack Docker qui tourne sur votre NAS ou sur votre serveur Home Assistant, la mise en place ne vous prendra qu'une soirée tranquille. Je ne vais pas la détailler ici, tout simplement parce que je lui ai déjà consacré un guide complet et pas à pas que vous retrouverez dans mon tutoriel complet pour auto-héberger Vaultwarden. Tout y est, il ne vous restera plus qu'à dérouler les étapes.
Conclusion : pas de panique, mais reprenez la main
Venons-en à au verdict. Si vous êtes sur le plan gratuit et que vous n'avez aucune infrastructure perso, il n'y a honnêtement aucune raison de fuir aujourd'hui, parce que le plan gratuit est toujours là et que Bitwarden a fait machine arrière sur le pire, donc contentez-vous de surveiller la suite. Et si vous voulez malgré tout bouger par principe, c'est Proton Pass, qui est gratuit, crédible, suisse et open source, qui constitue l'alternative la plus proche de ce que vous connaissez déjà.
Mais pour celles et ceux qui ont déjà Home Assistant, un NAS et une stack Docker qui tourne, ma préférence va très clairement à Vaultwarden, parce que vous avez déjà toute l'infrastructure sous la main et qu'il serait franchement dommage de ne pas l'utiliser pour reprendre la pleine propriété de la donnée la plus sensible que vous possédiez.
Le vrai signal d'alarme à guetter, ce sera le jour où les clients officiels passeraient en closed source, parce que ce jour-là, il ne s'agira plus de prudence mais bien d'urgence. D'ici là, gardez simplement en tête que la souveraineté numérique n'a rien d'une lubie de parano, c'est juste le bon réflexe pour reprendre la main pendant qu'il est encore simple de le faire.

